Le Chant de l'Encre

Le Chant de l'Encre : Intégrale

- Prologue -

Je volais.

   Des bourrasques d’air froid s’engouffraient sous mes ailes en vagues puissantes. Elles me portaient, toujours plus haut, et je cabriolais sur leur dos d’azur, laissant le vent piquer mes yeux. Je dansais dans le ciel d’été au-dessus des nuages. Un plaisir sauvage coulait dans mes veines. Un plongeon à pic m’arracha des cris de joie tandis que mon estomac remontait jusque dans ma gorge. Tout en bas, très loin en dessous, une forêt dense s’étirait à perte de vue au pied des montagnes, bordée par un large ruban d’un bleu presque noir. Aucune trace humaine, ni ville, ni route, ni construction d’aucune sorte. Le monde m’appartenait, gigantesque terrain de jeu aux couleurs vibrantes. À mes côtés, quelqu’un éclata de rire devant mon bonheur. Ses ailes frôlèrent les miennes en une caresse tendre. Mon cœur se gonfla d’amour chaud et rassurant. Je m’envolai plus haut encore.

   Puis tout s’obscurcit.

   Je jouais avec le soleil et un instant plus tard, la nuit m’enveloppait. Les ténèbres se déployèrent autour de moi. Grondantes, menaçantes. Elles s’assemblèrent en une brume grouillante de corps entremêlés et brusquement, d’immenses créatures aux ailes membraneuses sortirent des nuées. Elles fondirent sur moi. Leur souffle brûlant m’effleura, ma peau grésilla en se couvrant de cloques noirâtres. La souffrance me cingla, intense, insupportable. Me rendit muette. J’allais mourir ! J’étais pourtant incapable de me défendre, tétanisée par l’épouvante qui mordait mes entrailles. Les prunelles d’ambre des créatures brillaient de l’excitation du prédateur devant sa proie. Des crocs et des griffes acérés s’enfoncèrent dans ma chair. Ils déchiquetèrent mes ailes, déchirèrent mes membres tendres, fouillèrent mes entrailles. Je hurlai enfin, folle de douleur et de terreur. Puis les monstres s’écartèrent et les nuées se dispersèrent.

   Je tombai dans un unique cri glacé. Chute vertigineuse. Ténèbres.

— Merde !

   J’étais allongée par terre, à côté de mon lit. Une coulée froide glissa sur ma nuque. D’un geste paniqué je l’essuyai, croyant sentir encore sur ma peau les langues des démons. J’avais heurté la table de nuit en basculant du matelas. Mon crâne me lançait des insultes, et ma tasse de café de la veille, qui aurait dû reposer dans l’évier si j’avais eu ne serait-ce que l’ombre du début d’un soupçon de compétence ménagère, s’était renversée dans mon cou.

   Encore un de ces foutus cauchemars.

   Ils ne me lâchaient pas depuis mes quatre ans, l’âge auquel mes géniteurs avaient finalement décidé que je constituais un paquet trop encombrant et m’avaient déposée chez Imelda. La meilleure décision de leur vie, vu l’état dans lequel elle m’avait récupérée. À cette époque, ma mère adoptive avait toutes les peines du monde à me tirer de l’état quasi hypnotique dans lequel ces rêves me plongeaient. Je crois qu’elle s’affolait autant que moi : souvent, elle restait allongée à mes côtés jusqu’à ce que ma respiration s’apaise. Je feignais alors le sommeil, j’avais trop peur qu’elle-aussi m’abandonne, sous prétexte que j’étais folle ou trop difficile à éduquer. Mais dès que le bruit de ses pas s’estompait, au bout du couloir, je me recroquevillais sous ma couverture, les joues baignées de larmes. Mon cœur battait si vite que je craignais qu’il n’explose.

   Vingt-deux ans plus tard, je ne hurlais plus dans mon sommeil. Plutôt une bonne nouvelle pour mon frère Matt, dont je m’occupais seule désormais. Imelda était morte quelques années auparavant, nous abandonnant dans un minuscule appartement aux cloisons plus fines que du papier à cigarette. Je me réveillais toujours en sueur lorsque les ombres me visitaient la nuit. Ce matin ne dérogeait pas à la règle. Sauf qu’en plus, je dégoulinais de café froid. Un début de journée idéal… Sur mon épaule, mon tatouage me brûlait, comme toujours. Je passai la paume de ma main sur la tête du tigre noir enroulé autour de mon bras pour l’apaiser avant de rebaisser la manche de mon tee-shirt. Geste effectué des milliers de fois.

   Le tigre et les larges ailes dans mon dos. Le croissant de lune noir d’où s’échappaient des filaments de nuit, sur ma cheville gauche. Une sorte de broderie délicate et finement ciselée autour de mon biceps, et une spirale à laquelle des symboles inconnus étaient accrochés, pareils à des pendentifs, au creux de mon poignet. Des dessins que je n’avais pas choisis recouvraient mon corps. Imelda les détestait et les craignait à la fois, comme s’ils avaient recelé quelque pouvoir secret. Pour moi, ils représentaient surtout la cruauté de mes parents, des gens si malveillants et stupides qu’ils avaient fait tatouer une toute petite fille avant de se lasser de leur jouet et de l’abandonner sur le paillasson d’un appartement. Avec le temps, l’encre n’avait ni bavé, ni éclairci : les dessins étaient aussi fins et précis que s’ils venaient d’être réalisés. Presque élégants, si je voulais être honnête.

   Heureusement, j’étais dotée d’une mauvaise foi à toute épreuve. Je n’aurais jamais reconnu que j’y étais bêtement attachée, car ils étaient l’unique héritage qui me restait de ma famille. Un héritage encombrant, mais le seul qui me restait. Je ne les montrais jamais. Tous mes vêtements étaient choisis en fonction de leur capacité à les dissimuler. Seuls mes amants occasionnels, suivant du doigt les contours de l’un ou l’autre des dessins, émettaient parfois une remarque que j’éludais d’un haussement d’épaule. L’artiste que mes géniteurs avaient choisi n’avait pas de conscience, mais il était pourvu d’un talent certain.

   Dans mon enfance, je parlais souvent à mon tigre avec une espèce de respect craintif, pour l’apprivoiser. Après tout, sa gueule hérissée de dents et son regard sévère n’avaient rien de rassurant et je préférais l’avoir pour ami qu’adversaire. Je l’avais baptisé Baïko et je l’encourageais chaque soir à dévorer mes cauchemars. Sans succès, bien évidemment. À l’adolescence, blasée de ces contes que je m’inventais et de l’indifférence persistante de l’animal, j’avais tenté de faire effacer tous mes tatouages. Je n’en avais pas parlé à Imelda : elle aurait essayé de m’en dissuader. Pour une raison inexplicable, elle paraissait convaincue qu’ils étaient importants. Mais elle m’avait aussi appris à prendre mes propres décisions, aussi ne l’avais-je pas consultée avant de me rendre dans une clinique privée. Arrivée devant le cabinet du chirurgien esthétique, j’avais renoncé. Ces dessins faisaient partie de moi depuis si longtemps que je n’étais pas sûre de reconnaître mon corps sans ses arabesques noires. Sans eux, j’aurais eu l’impression d’être amputée. Et pourtant, comme je les détestais !

   Je soupirai et me relevai en prenant appui sur le lit. Il me sembla que les dessins me démangeaient davantage qu’à l’accoutumée. La journée commençait mal.

   J’ignorais qu’elle allait sombrer dans l’horreur.

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