Au Coeur de Skye

Tome 3 : Entre tes Bras m'envoler

- Prologue -

June, 16 ans

Rose chante à tue-tête dans la voiture. Sa petite voix haut perchée me transperce les tympans. Elle se dandine sur le siège et gigote en piaillant. On dirait une mini Queen B. Je soupire, exaspérée, et referme mon livre. Sous ses boucles blondes parfaites, ma petite sœur est en réalité une saleté de démon ! Mes parents ne s’en rendent pas compte, mais je suis convaincue qu’on a remplacé à la naissance notre bébé joufflu par l’engeance du diable, et cela dans l’unique but de me pourrir la vie. Je dois lui reconnaitre un talent fou en la matière. Rosie, douze ans, possède la capacité de nuisance de l’armée d’Attila. Elle pousse sa voix dans les aigus, comme la star de la chanson qu’elle ne sera jamais, exprès pour m’emmerder. Même papa se crispe en conduisant.
— Tais-toi, par pitié !
Les mots ont franchi mes lèvres contre ma volonté. Grossière erreur ! Je viens de la supplier, elle sait désormais qu’elle a le pouvoir. Je me prends la tête dans les mains. Si je plaide l’instant de folie au tribunal, ai-je le droit d’étrangler ma petite sœur ? Maman m’adresse un pauvre sourire fatigué dans le rétroviseur, catégorie « Pitié ma chérie, sois patiente avec la descendance de Belzébuth ! ».
Et voilà, c’est encore à moi de faire un effort !
J’adore mes parents, mais pas ce soir. Je jette un dernier regard à ma sœur, bien décidée à l’ignorer et à retourner à mon roman préféré, quand je remarque les écouteurs fichés dans ses oreilles. Il y a une trace de vernis bleu sur le cordon. Ce sont les miens ! Bon sang, je les cherche depuis des jours, et c’est cette peste qui me les a piqués ?! Je frémis. Ça signifie qu’elle s’est introduite dans ma chambre, mon sanctuaire ?! Elle n’a pas le droit et elle le sait ! Je me penche vers elle et d’un geste brusque, j’arrache les écouteurs pour les fourrer dans ma poche.
— Voleuse ! m’écrié-je. Ils sont à moi !
— Tu m’as fait mal ! se met à pleurnicher ma comédienne de sœur. Maman !
— Mais bien sûr. Vas-y, pleure, c’est encore moi qui vais prendre !
— Les filles ! cingle ma mère. Ce n’est pas le moment.
Elle est tendue et reporte immédiatement son attention sur la route. C’est le soir de Noël, on revient de chez grand-mère Martha et la route est mauvaise. Mon père, si rassurant d’habitude, conduit sans un mot depuis le départ, les sourcils froncés. Il s’est disputé avec tante Michelle, comme à chaque fois. Si ce n’est pas l’illustration parfaite qu’il est impossible de s’entendre avec sa petite sœur, même à Noël !
Par la vitre, les montagnes enneigées se dressent à l’horizon et disparaissent dans les nuages bas. Le froid a déposé une couche de gel sur le bitume et une fine couche de neige s’abat depuis une heure, rendant les conditions de circulation périlleuses. J’ai senti la voiture partir et déraper une fois ou deux, avant que mon père ne remette le véhicule dans la bonne direction. Je ne m’inquiète pas trop : papa est mon héros personnel, il maîtrise tous les dangers. Mais j’ai hâte de rentrer : je me suis ennuyée à mourir tout le repas. Je suis pressée de retrouver ma chambre et d’appeler Brittany. On se partage le poste de capitaine de l’équipe de rugby cette année et on doit prévoir les prochains entraînements pour les filles, pour être en forme à la reprise.
Soudain, je sens les petits doigts de Rose farfouiller la poche de ma veste, là où j’ai rangé les écouteurs pour les mettre à l’abri. 
— Mais c’est pas vrai ! T’arrête jamais ! Et quelle discrétion…
Habile comme un petit serpent, Rosie réussit à récupérer l’objet de sa convoitise. Je ne la supporte plus ! Je lui pique son infâme doudou kangourou qu’elle traîne partout, à douze ans, comme le gros bébé qu’elle est encore, et le balance par terre. Elle me tire la langue tout en me jetant sournoisement un bon coup de pied dans le genou. Saleté ! Je tends la main, mais cette gamine est vive comme l’éclair, elle se colle contre la portière pour échapper à mon geste. Je vais la tuer. Je détache ma ceinture et plonge par-dessus le corps de ma sœur, la griffant involontairement au passage.
— Maman ! piaille le petit démon. Elle me fait mal !
Notre mère se retourne, furieuse. Son visage est crispé par la fatigue, ses beaux yeux bleus assombris par la colère.
— Ça suffit !
— Mais maman…
— Bouclez-la ! jette à son tour notre père, excédé, en pivotant vers nous.
Il n’a quitté la route des yeux qu’une seconde, mais ça suffit pour que tout bascule. En moins d’une respiration, l’enfer se déchaîne. La voiture heurte quelque chose, dérape sur la route. Maman se met à hurler. Puis un choc terrible secoue le véhicule. On a percuté quelque chose ! Je crie à mon tour, me cogne violemment la tête contre la portière. Je glapis tandis que la douleur m’étourdit.
Tout va très vite et pourtant ça dure une éternité, je suis dans un de ces films où l’action est soudain mise sur pause. J’ai l’impression de tout percevoir comme dans une image figée et muette. La bouche grande ouverte de maman, la grimace d’horreur absolue de papa. Les phares de la voiture qui accrochent des sapins, le talus, la route brillante de gel, dans une sorte de stroboscope aveuglant. Je ne comprends pas exactement où je suis. Je me cogne d’un côté, de l’autre, mon coude heurte une vitre, mon genou frappe un fauteuil. La voiture est en train de faire des tonneaux et je me balade dans l’habitacle, poupée molle et fragile. Rose me lance un regard où danse une terreur folle, la bouche arrondie sur un cri muet. Une pensée stupide me traverse l’esprit : enfin, elle se tait ! Et en même temps, je veux lui demander pardon d’avoir prié pour qu’elle soit réduite au silence, parce que ça me semble terriblement urgent tout à coup. Je n’en ai pas le temps. Et mon cerveau note tous ces détails avec une précision cruelle.
Tout à coup, le crissement affreux de la carrosserie qui raye le sol perce cette bulle d’horreur, et le temps reprend son cours. Tout se précipite. Je réalise que j’ai décroché ma ceinture et je comprends soudain avec une certitude glaçante que je vais mourir. Les hurlements de ma mère ou peut-être est-ce les miens me crèvent les tympans.
Des milliers de douleurs acérées me frappent toutes en même temps, mon corps se déchire.
J’ai si mal !
Je m’envole.
Le monde extérieur s’éteint et je sombre, terrassée par une souffrance horrible.

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