Au Coeur de Skye

Tome 2 : Je Chanterai sur tes Lèvres

- Prologue -

La nuit enveloppait l’île de Skye. La lune qui brillait haut dans le ciel d’été éclairait le chemin menant au hangar, d’où s’échappaient une musique assourdissante et les cris des ados réunis.
Les fêtes de Scott avaient toujours un succès fou auprès des élèves du lycée de Coathill.
— Tu sais que je t’accompagne surtout pour te faire plaisir ? demanda Logan.
— Je sais, oui. Mais je te promets que tu ne le regretteras pas ! répondit Riley.
Logan sourit, sans y croire une seconde. Contrairement à son petit frère ultrapopulaire, il était trop rêveur et marginal pour apprécier la foule et s’intégrer. Mais il pouvait faire un effort pour Riley. Ne serait-ce que pour garder un œil sur lui.
Les ennuis débutèrent avant même qu’ils aient franchi la porte du hangar.
Trois crétins les bousculèrent, forçant le passage à coups d’épaule. Riley trébucha, manquant de s’affaler. Logan retint son frère d’une poigne solide et l’aida à rétablir son équilibre.
— Dégage Alien, t’es sur notre route, s’exclama un des types, jetant un regard méprisant à Logan.
L’adolescent lui répondit par un doigt d’honneur alors que les trois garçons ricanaient en roulant des mécaniques.
— Enfoirés ! jura Riley.
Logan retint un soupir. Les yeux voilés par la colère, son frère fulminait.
— Je vais leur péter la gueule !
— Calme-toi. C’est juste des cons.
Logan se moquait de ce qu’on pouvait penser de lui. Il assumait parfaitement de ne pas vivre tout à fait dans le même monde que les autres. Son univers à lui était composé de musique. Les notes s’enroulaient autour de son cœur. Des sons et des rythmes s’infiltraient sous sa peau et faisaient vibrer ses doigts. Souvent pendant les cours, sans même s’en rendre compte, Logan positionnait sa main sur le manche d’une guitare imaginaire et il enchaînait les accords silencieux. Il écrivait des paroles de chanson sur ses cahiers et dès qu’il rentrait, il s’emparait de sa Gibson pour tester ses mélodies.
Mais son petit frère était loin d’adopter le même détachement indifférent.
— Certainement pas ! Ils nous ont bousculés, ces débiles !
Les poings crispés par la colère, Riley partit à la poursuite du groupe. Et merde. Pour peu que ses inséparables potes soient dans le coin, ça allait dégénérer. Trente secondes plus tard, des vociférations retentirent dans le hangar. Logan se pressa sur les traces de son frère et le trouva en pleine bagarre.
Comme d’habitude.
Ses amis Liam et Scott étaient venus à la rescousse, et tous ensemble, ils collaient une dérouillée aux trois idiots à terre. Ces derniers hurlaient, le visage en sang.
— Tu veux entrer dans l’arène ? demanda Matt, le dernier membre de la bande de son frère, nonchalamment appuyé contre un des poteaux métalliques de la salle.
Le garçon observait la scène, prêt à intervenir au cas où ses amis seraient en difficulté. Ça ne risquait pas d’arriver : Liam, Scott et Riley aimaient un peu trop les combats et ils s’y montraient très doués.
— Quel intérêt ? demanda Logan.
— Tu rates tout le plaisir de la fête, répondit Matt en lui tapant sur l’épaule. Les filles, l’alcool et les bagarres.
— Tu sais que les hommes ont évolué, depuis l’ère préhistorique ?
Matt éclata de rire.
— Pas en Écosse !
Logan secoua la tête, amusé malgré lui. Pourtant, il ne se sentait pas à sa place. La faille qui le séparait des autres avait tendance à s’élargir, année après année. Ce n’était pas vraiment douloureux. Juste un peu étrange, une sorte de picotement désagréable.
Exactement comme entre son père et lui…
Au moins son petit frère comblait les attentes paternelles : Riley correspondait en tous points à ce que leur rugbyman de père attendait d’un fils. Aimer se battre venait en première ligne, et le moins qu’on puisse dire, c’était que Riley y mettait du cœur, ce soir.
Comme le public commençait à devenir nombreux autour des combattants, Logan s’interposa. Son petit frère avait déjà été mis en garde à vue deux fois depuis le début de l’année pour des bêtises, inutile qu’il s’attire davantage d’ennuis. Il retint le bras de Riley et le tira en arrière avec force.
— C’est bon, dit-il avec fermeté, ils ont compris.
— Ah ouais ? T’es sûr ? insista Liam en appuyant son genou contre le torse d’un des types.
En mauvaise posture, les ados au sol hochèrent la tête avec empressement.
— Ça suffit, maintenant, déclara calmement Logan en se tournant vers leur ami.
Liam Cooper était toujours le plus enragé des combattants. Il avait déjà des biceps durs et les épaules larges d’un adulte. Il avait aussi beaucoup de mal à lâcher un adversaire. Logan esquiva un coup alors que Liam replongeait dans la mêlée, suivi de Riley.
Bon sang, ils étaient bouchés !
Logan émit un sifflement strident entre ses doigts. Tous s’immobilisèrent.
— Je croyais que c’était une fête ce soir ? lança-t-il, agacé.
Riley se releva, comme étourdi, et vint se placer à ses côtés. Il toisa les corps enchevêtrés au sol.
— Cassez-vous, ordonna-t-il.
Les trois idiots s’enfuirent en s’appuyant les uns sur les autres.
— Allez, viens, reprit Logan en entraînant son frère plus loin, là où la musique résonnait si fort qu’on ne s’entendait plus parler.
Toute la bande se glissa au milieu des lycéens qui dansaient serrés les uns contre les autres, un sourire extatique aux lèvres. Son frère et ses amis furent happés par les rythmes grondants, tandis que Logan restait en arrière.
Alors qu’il prenait place sur un des fauteuils défoncés installés tout au fond du hangar, il remarqua une fille, à l’écart elle aussi. Elle était jolie avec ses longs cheveux noirs, ses grands yeux bleus et sa silhouette fine. C‘était Catriona, la petite sœur de Matt. Elle se tenait à côté d’une de ses copines, se contentant d’étudier la foule sans s’y mêler. Il l’observa un instant, notant ses lèvres pleines et ses pommettes hautes, le jean qui dessinait ses longues jambes. Elle dégageait quelque chose d’apaisant, au milieu de cette agitation, comme si sa seule présence créait une bulle de calme autour d’elle.
Leurs regards se croisèrent, se happèrent et l’espace d’un battement de cœur, ils demeurèrent figés, aimantés l’un par l’autre. Elle haussa les sourcils avec étonnement, tandis qu’il sentait quelque chose de confus se déployer à l’intérieur de sa poitrine. Puis Matt débarqua et entraîna sa sœur et son amie plus loin, et la foule se referma sur eux.
 Logan se secoua pour chasser le sentiment étrange qui l’avait envahi.
Il releva les manches de son tee-shirt, dévoilant un tatouage de fleurs sur l’avant-bras gauche et un autre composé de notes et d’étoiles sur le poignet droit et se laissa aller contre le dossier du fauteuil. Les yeux mi-clos, un sourire aux lèvres, il s’abandonna à la musique qui saturait ses sens d’émotions bourdonnantes. Celui qui gérait la sono avait bon goût. Alice in Chains succéda à Pink Floyd, puis Nirvana déploya ses envoûtantes sonorités râpeuses. Ses doigts se mirent à tapoter en rythme sur l’accoudoir du fauteuil et bientôt, il n’y eut plus que la musique et lui.
Une main légère sur son bras le tira de ses pensées. Une fille prenait place sur ses genoux.
— Salut Logan !
Pendant un quart de seconde, il espéra que ce serait Cat. C’était idiot, il ne lui avait même jamais adressé la parole.
— Leslie…
La jeune fille sur ses genoux était mignonne et elle fréquentait le même lycée que lui, comme tous les participants de la fête. Leslie Pincket se tortilla sur ses cuisses pour mieux s’installer.
— Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-il, son intérêt piqué.
Elle promena ses mains sur son torse solide avec une grimace appréciative.
— Tu es trop craquant pour rester tout seul, ce soir…
En général, c’était ses yeux d’un vert sombre qui attiraient les filles ou ses cheveux bruns toujours en bataille, mais Leslie semblait fascinée par l’anneau qui perçait sa lèvre inférieure. Il voulut lui dire qu’il la trouvait plutôt pas mal, lui aussi, mais il n’en eut pas le temps. Elle l’embrassait déjà. Un instant étonné, Logan reprit vite ses esprits et répondit à son baiser, caressant sa langue de la sienne. Les lèvres de Leslie étaient douces, elle sentait le chewing-gum à la fraise et le sucre. Il glissa ses mains dans son dos puis jusqu’à ses fesses puisqu’elle ne protestait pas.
C’était agréable. Mais pas non plus l’extase espérée.
Dès qu’il essayait de l’interroger sur ses groupes préférés ou ce qu’elle allait faire pendant les vacances qui débutaient le lendemain, Leslie lui demandait de se taire et de l’embrasser. Il avait l’impression qu’elle cherchait à le dévorer.
L’excitation qui s’était emparée de lui disparut subitement. Pire, la sono passait une de ses chansons préférées, et Leslie l’empêchait d’écouter correctement, avec ses gémissements exagérés. Il la prit dans ses bras et la posa sans effort sur l’accoudoir du fauteuil. Elle le regarda en plissant les paupières.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Écoute, dit-il, plein d’enthousiasme, c’est les Doors !
Leslie leva les yeux au ciel, exaspérée et regagna le sol.
— T’es vraiment déglingué, Hunter ! Je savais que je m’étais plantée de frère. Toi, tu vis pas sur la bonne planète…
Elle s’éloigna en direction d’un groupe, sans doute en quête de Riley. Logan haussa les épaules en souriant. Son frère n’apprécierait sans doute pas plus que lui les baisers collants. Il se leva de son fauteuil, en quête d’une boisson pour faire passer le goût écœurant de la fraise qui s’attardait sur son palais.
Il zigzagua entre les ados, gagna l’arrière du bâtiment et pénétra dans un ancien bureau. Aucun point d’eau par ici. Il allait refermer la porte, lorsque son regard fut attiré par une vieille guitare dans un coin. Il ne put résister. Il s’approcha et la prit dans ses bras, la serrant plus affectueusement que Leslie quelques minutes auparavant. L’instrument avait été abandonné depuis longtemps, vu la couche de poussière qui recouvrait le vernis.
Logan l’essuya respectueusement avec la manche de son tee-shirt, avant de faire sonner les cordes. Pas terrible… Il l’accorda avec soin, ressaya. C’était déjà nettement mieux. Assis sur le bureau, il plaqua les accords du début de London Calling, des Clash. Il commença à chanter et se noya dans la musique, yeux fermés. La sono résonnait dans le hangar, assourdie, mais Logan ne l’entendait même plus. Il jouait en collant presque son oreille sur le bois doux et tiède, dans sa bulle. Totalement indifférent au passage du temps. Il n’y avait plus que cette sensation unique, celle de ne faire plus qu’un avec l’univers.
Longtemps après, un bruissement l’extirpa de sa transe.
D’abord, il ne comprit pas. Le bureau était plein. Riley, ses amis, des filles, tout le monde semblait avoir quitté le hangar pour se tasser dans la petite pièce. Il était tard, constata-t-il en jetant un œil à sa montre. La musique avait été coupée, et seules résonnaient les cordes de la guitare. Qu’est-ce qu’ils fichaient là ? Une des filles de sa classe brisa le silence :
— Depuis quand tu joues comme ça, Hunter ?
— C’était magique, reprit Matt. On a l’impression que les notes sont suspendues dans l’air…
— Je vous jure, ça me colle des frissons, ajouta une grande blonde que Logan ne connaissait pas.
Il tourna vers Riley un regard interrogateur. Était-ce une nouvelle forme de moquerie incompréhensible ? Mais son frère paraissait frappé de stupeur, comme les autres.
— Moi non plus, je ne t’avais jamais entendu chanter. Tu me donnes envie de chialer, frangin.
Ils lui demandèrent de jouer un morceau, puis un autre, puis ses propres compositions, et personne ne ricana. Quand il rentra chez lui ce soir-là, accompagné de son frère, Logan avait le cœur ensoleillé. Pas parce qu’on l’avait félicité et même admiré, mais parce qu’il avait découvert que la musique était encore meilleure quand on la partageait. 

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